La pollution au Moyen-Âge

Préambule

Cet article est à mi-chemin entre le compte-rendu et l’analyse du livre de Jean-Pierre Leguay intitulé la “Pollution au Moyen-Âge”.

Pour situer le contexte, son auteur est professeur d’histoire médiévale à l’Université de haute Normandie – Rouen. Il a publié une thèse sur les villes bretonnes au XVè s., une étude sur la rue au Moyen-Âge et divers travaux sur le réseau urbain de la Savoie, les bâtiments utilitaires, les chantiers et les carrières de pierres, les fêtes, les écoles, les métiers, en Armorique, dans les Alpes du Nord et en Normandie.

Son étude se base sur une série de documents très variés: archives, chroniques, ordonnances, chartes, gravures, cartes. Il recoupe également ces informations avec la toponymie vicinale et le langage populaire. La diversité de ses sources et la structure de son exposé en font un ouvrage dressant un panorama intéressant et mettant en lumière des aspects, parfois négligés, du quotidien médiéval.

Cet ouvrage permet de relativiser une vision barbare et stéréotypée des conditions de vie et d’une ville médiévale en prenant compte d’élément nouveaux: morphologie des quartiers, pollutions d’origine humaine, animale et également chimique. L’analyse pertinente de cette dernière, non prise en compte durant de nombreux siècles, pose d’ailleurs encore problème aujourd’hui (pollution atmosphérique, des nappes phréatiques, des cours d’eau etc.)

L’intérêt majeur de cet ouvrage est la mise en relation, de la réalité quotidienne du Moyen-Âge, des causes de pollution avec les moyens de lutte.

L’auteur insiste sur l’importance du jeu politique autour de la lutte “antipollution” et des problèmes budgétaires qui ont longtemps freiné une amélioration du quotidien.

Ce livre, à mon sens, possède un écho très actuel, où certains types de pollution, comme par exemple la pollution chimique, fait encore rage dans notre société ou dans les pays du tiers monde. Les processus anti-pollution sont freinés pour des raisons économiques et politiques dans des enjeux de pouvoir assez similaires aux enjeux médiévaux.

 

Angles et approches

 

A l’approche de la Renaissance, les représentations des villes sont souvent stéréotypées, parfois idylliques et bien loin de la réalité. Les villes entourées par les murailles, les immondices, la concentration de l’habitat et la circulation rendent la vie bien difficile.

L’intérêt de l’ouvrage porte sur les différents angles d’analyse de la pollution.

Premièrement: la pollution va être examinée sous différents aspects et des explications vont être avancées à partir d’exemples locaux choisis dans le Royaume de France ou dans les grands fiefs; deuxièmement: les premières mesures pour imposer une réglementation d’hygiène privée ou collective, les premiers aménagements pour faciliter l’évacuation des ordures, vont être analysés; troisièmement: une solution pour combattre la pollution deviendra très importante au point de faire oublier les autres: le dallage des rues; quatrièmement: un bilan des mesures, dressé vers 1500, tenant compte des progrès et des carences servira de conclusion.

 

Le Combat de Carnaval et Carême, peint par Pieter Brueghel l'Ancien en 1559.

Le Combat de Carnaval et Carême, peint par Pieter Brueghel l’Ancien en 1559.

Une réalité: des cloaques à ciel ouvert

 

La pollution existe depuis fort longtemps, dès l’Antiquité, la plupart des voies secondaires étaient mal protégées et mal entretenues. Le Moyen-Âge hérite donc de cet état des lieux.
De nombreux témoignages évoquent cette réalité:

  • Dans la toponymie vicinale: se fixe dès le XIIè siècle: “Rue des Aysances”, “Bourgerue du Pipi” (Saintes).
  • Dans le vocabulaire: les immondices sont constamment évoquées dans les écrits et dans les injures: “Réceptacle à merde” (Bruxelles). Le mauvais état des rues suscite des expressions imagées “marres et bouillons”. La population associe très vite les immondices aux risques qu’elles génèrent: “infections et viscosité” (Thouars)
  • De façon anecdotique: récits et chroniques font allusion aux mauvais état de la chaussée ou du danger de l’élevage sauvage: Philippe, fils de Louis VI le Gros qui mourut suite à un accident avec un porc.
  • Dans les Archives: les ordonnances royales, ducales, municipales se préoccupent au XVè s. de l’hygiène urbaine (compte procès-verbaux, devis) décrivant à propos de travaux de construction l’état des chaussées impraticables.

 

Typologie des nuisances

 

D’origine organique humaine: résultent d’une surcharge de résidus organiques provenant de nécessités biologiques et alimentaires qui ne sont pas correctement évacuées: on crache, on urine, on défèque à même le pavé, dans les rigoles, impasses, cours des immeubles, etc.
Les détritus sont jetés partout, tout espace dégagé attire à un moment ou à un autre les ordures et génère un cloaque.

L’aménagement des lieux d’aisance privés ou collectifs ne sont ni assez nombreux ni bien conçus. Ils polluent les puits, les sources d’eau et en été dégagent des effluves pestilentielles, véritables réservoirs à bactéries.


Pollutions animales
: l’élevage vicinal de volailles ou de porcs pose problème: la plupart du temps, ces animaux déambulent dans les rues à la recherche de nourriture, gênant les passants et la circulation.

Les chevaux et les ânes souillent les abords des auberges.

Il existe également des troupeaux de porcs communaux, qui lâchés dans les villes, servent d’éboueurs.

La plupart des bouchers travaillent en centre urbain, sur des étals donnant sur la rue et égorgent et dépècent sur le sol inondé de sang.

Les animaux errants favorisent la transmission des maladies infectieuses (chats, chiens, rats, et autres nuisibles).

Pollution chimique: longtemps la moins perçue mais plus redoutable que la pollution biologique.
Les municipalités dénoncent fréquemment des activités (tanneurs, teinturiers, sérurriers, potiers, forgerons,…) qui corrompent l’air, le sol, et l’eau des rivières, indispensables à l’exercice des professions manuelles. Le pire responsable de cette pollution est le plomb dont le danger effectif a longtemps été méconnu. A. Guillerme a pu estimer de manière précise que la laine brute contient en moyenne 30% d’impuretés qui s’échappent dans la nature une fois le traitement achevé.

Les nuisances existent donc dans leur variété organique, chimique ou mécaniques, connues ou ignorées faute d’informations au XIIIè s., elles tendront à croitre avec l’extension du tissu urbain.

 

Les facteurs d’aggravation de la toxicité urbaine

L’aggravation tient, en général, à l’évolution du tissu urbain mais chaque ville reste un cas particulier

Zones à risques: les travaux publiques et militaires occasionnent des problèmes de grande ampleur: la construction ou reconstruction des remparts transforme la ville en un immense chantier de gravats, d’outils et de pierres à tel point que la circulation se retrouve bloquée et souvent entrave le bon déroulement des travaux. La mise en défense d’une place forte entraîne, de facto, des expropriations et des destructions de quartiers, instaurant une sorte de no man’s land, qui n’épargne ni les paroisses, ni les résidences de notables. Les nuisances s’intensifient et la pollution s’aggrave.

Le tracé des rues, irrégulières et sinueuses, retient la saleté et bloque l’évacuation des détritus et a pour conséquence l’exiguïté de l’espace disponible.

Beaucoup de métiers dépendant de l’eau se concentrent sur les berges des fleuves qui traversent les villes, et répandent des nuisances qui s’amplifient à chaque inondation ou pluie torrentielle.

Périodes à haut risque: il existe des moments où la rétention d’ordures prend des proportions inquiétantes: – les canicules accentuent la décomposition et favorisent les eaux croupies. Les épidémies de peste et de typhus connaissent une recrudescence avec les chaleurs. Le mauvais air et les parasites prolifèrent.

  • Le danger s’aggrave aussi à chaque afflux de visiteurs occasionnels (festivités).
  • La venue de soldats perturbe le quotidien: blessés traînant dans les rues et manquant d’hygiène.

 

Chemin faisant, la sensibilisation à l’infection et la prise de conscience des nuisances a débuté de façon sporadique par l’association de la puanteur, qui corrompt l’air et l’eau dite noire, au danger et à la maladie.
Les gens du Moyen-Âge agissent sous l’emprise de la nécessité et de la peur, pour dénoncer la pestillence et, ces réactions spontanées ou réfléchies aboutiront parfois à la publication d’ordonnances et à des travaux d’assainissement.

 

Premières mesures d’hygiène

 

Dès les XIIè et XIIIè s., des souverains comme Philippe Auguste ou Louis IX, des autorités laïques et ecclésiastiques ont dénoncé les nuisances sous différents aspects, d’abord dans des lieux prioritaires, proches des bâtiments officiels, puis des principales rues

La difficulté majeure reste l’application des interdits qui se heurte à des difficultés réduisant son efficacité: le sol urbain appartient à plusieurs seigneurs et le morcellement du pouvoir dans les fiefs enclavés nuit à l’efficacité de l’action. De plus, beaucoup de décisions indispensables à la préservation de la santé n’ont pas suscité l’enthousiasme populaire au moment de leur publication.

Les chaussées posent un problème majeur: dans l’ordre des priorités figurent les dispositions contre tout ce qui nuit au trafic ou qui offense le regard des princes ou des riches bourgeois. Une réglementation se met peu à peu en place et prohibe, par exemple, des 1243 à Avignon le jet d’ordures dans la rue. La législation condamne de façon moins systématique les constructions parasites, les nuisances sonores, etc. (Paris, Auriac).

En revanche, la politique de cantonnement des activités gênantes débute dès les XIIè et XIIIè s. Où les municipalités déplacement loin des centres politiques et religieux, les métiers bruyants, tantôt sur des terrains vagues, tantôt dans des bâtiments adaptés.

Des mesures prophylactiques tendent également à se généraliser au fil des générations. Des règles élémentaires sont fixées pour préserver l’air, l’environnement, la nourriture et l’eau; une législation pour limiter les déchets dans les cours d’eau se met en place, ou encore des systèmes de captation de l’eau à la source pour la filtrer et contourner sa toxicité en aval.

“Curage, Purgation et Vidage”: que faire des détritus ?

“Fosses à fiens”: au départ, on utilisait les gravats comme talus d’un rempart , on exploitait les ordures et la boue pour engraisser les jardins, ou on utilisait le fumier pour fertiliser les champs.

Cependant, la solution la plus souvent employée consiste à acheter un terrain, à y creuser des fosses recouvertes de planches appelées “fosses à immondices”.

Le tout à l’égout: on assiste à une reprise de ce système de drainage fin XIIè, début XIIè. s. mais
ce sera à partir du XIVè et du XVè s. que l’extension et l’usage de ces condtuis se généralisera, tantôt en réutilisant et réadaptant les installations d’origine gallo-romaine, tantôt en posant de nouvelles conduites.

Nouveaux “retraits ou aisements”: Dès le XVè s., des latrines collectives ou privées se généralisent dans les villes privilégiées. Cette évolution indique un progrès au niveau de l’hygiène publique et familiale (ex. Les baux de location à Chartres indiquent la demande de cabinets familiaux). Parallèlement, les comptes municipaux signalent la présence de vidangeurs professionnels qui enfouissent les produits de vidange dans les jardins ou sous les places publiques.

La “Purgation”: fin XIVè s., une règle est appliquée dans beaucoup d’endroits: chacun est obligé de balayer le bout de rue devant son péron une fois par semaine. Certaines villes comme Marseille payent, dès le XIIIè s., des hommes pour nettoyer les chaussées.

Fin du Moyen-Âge, le service public se généralise et évolue vers le salariat.
Le souci d’hygiène a amené des progrès sensibles dans les grandes villes mais les témoignages montrent que pour d’autres villes, il reste encore beaucoup à faire pour rendre “les pavés luisants de propreté”.

 

La solution du pavé

 

La pose et l’entretien des pavés a d’abord relevé des particuliers et des autorités laïques et ecclésiastiques mais beaucoup de villes ont obtenu des rois, princes, ducs, etc. À la fin du Moyen-Âge, le droit de mettre en place une fiscalité nouvelle pour subvenir aux charges qu’elles doivent désormais assumer: défense, salaires des administrateurs locaux, fêtes, égouts et pavés.
Il faut attendre le XVè s. pour que le pavé se répande (avant, il était considéré comme un luxe) pour enfin améliorer la circulation et l’image des villes. Ces aménagement entraînent des coûts supportés par les particuliers (entretien devant chez soi, impôts), les collectivités et les voyageurs ou marchands (taxes aux entrées des villes). Ces coûts auront pour conséquence des refus, des abus, et donc une restriction de l’œuvre envisagée.

Travaux de voirie

La décision prise d’engager des travaux de voirie commence par l’étape d’exécution, sous la responsabilité d’un contrôleur de travaux. L’œuvre est confiée à un professionnel. Les ouvriers sont spécialisés et compétents et sont tenus de respecter les égouts et d’éviter de percer les canalisations des lieux d’aisance. L’oeuvre réalisée est consignée dans des registres municipaux.

Un bilan mitigé en fin de siècle

 

Il est sans doute trop tôt, dans l’état d’avancement des travaux sur la voirie française de dresser un bilan de l’oeuvre accomplie au Moyen-Âge. Les chercheurs passent de l’optimisme à la critique.

Néanmoins, des indices prouvent que des améliorations ont eu lieu:

  • Les données des villes avantagées sont parlantes en comparant les différentes ordonnances, on constate que des efforts sensibles ont eu lieu.
  • L’exament chronologique des textes nous montre que l’effort à porté du XIIè au début du XVè s. sur les rues des centres enclos et pendant la seconde moitié du XVè sur celles des faubourgs.
  • Les témoignages de la toponymie vicinale montre une évolution en cours: le nom des rues a progressé depuis les XIIè et XIIIè s., mais beaucoup de rues restent anonymes jusqu’à la seconde moitié du XVè où un changement important apparaît: l’anonymat se restreint et les expressions “Grand pavé”, “Chaussée”, “Pavé” se généralisent.

Il existe encore des carences: les problèmes de budgets, le refus de certains citadins de payer l’impôt entravent souvent les travaux de pavage. Aucune politique générale, à grande échelle n’est envisagée et les pavés se posent “à la petite semaine”. Certains endroits sont privilégiés (Églises, maisons de notables, lieux publics) mais les rues proches de ces établissements ne sont pas forcément plus proches et mieux entretenues.

De plus, la fragilité de beaucoup de chaussées laissent supposer que les travaux n’ont pas toujours été réalisés avec sérieux et compétence ou que les rues résistent mal aux lourds chariots (présence d’ornières et de “marres et bouillons”).

Face à une situation rendue intenable par l’afflux de véhicules lourds, d’animaux de bât, et par les pestes, des mesures ont été prises pour améliorer l’hygiène collective et la circulation: des fosses, des égoûts, des pavés ont été installés mais il reste encore beaucoup à entreprendre à la Renaissance, surtout dans les petites villes. Le pavage n’a pas résolu la pollution et on cherche encore la solution aux siècles suivants en réprimant les grandes entreprises, en réquisitionnant les indigents pour récurer les fosses.

Plus près de nous, de vieilles photos, datant d’avant la rénovation de Paris par Haussmann, et des carnets de voyageurs ou des  romans (Zola) témoignent de carences et d’une réalité quotidienne difficile à vivre et à supporter.

 

 

 

Sam Zylberberg

Historien ayant des accointances avec la sociologie, l'anthropologie, la démographie et beaucoup de choses en -ie ;)

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