Commémorations et enjeux pour les États

Quels sont les enjeux en filigrane des commémorations pour les États ?

La vie politique et culturelle des sociétés actuelles est de plus en plus rythmée par les commémorations.

Lors de la lecture des deux textes sur la commémoration de 1914 par la France et la Flandre, un questionnement est apparu quant aux intérêts et aux enjeux des États. Quels sont les objectifs et les motivations qui poussent une nation à commémorer ? Le devoir de mémoire prime-t-il sur le développement économique et la stabilité politique du pays ou est-ce un instrument permettant de promouvoir ces derniers ? Autrement dit, qu’est-ce que la commémoration permet de réaliser pour l’État qui l’effectue ?

 

 

Tâchons d’analyser la mécanique de la commémoration, ses formes, sa réception avant de nous focaliser sur ses enjeux.
La commémoration est une construction volontaire[1] (pour afficher les notes en bas de page, veuillez cliquer ici) qui implique une mise en scène symbolique[2] et organisée, codifiée, qui mêle la participation de la population et qui inclut des dispositions pédagogiques pour “éduquer” ou “éclairer” le citoyen.

La commémoration se passe dans un espace institutionnalisé. Dans le cas de la commémoration de 1914, des lieux de mémoire pouvant contenir les fluctuations de la foule permettent de poser des interrogations sur l’identité historique[3], principalement matérialisés par des Musées ou des monuments. Le plein épanouissement de l’institutionnalisation de ces lieux est trouvé lorsqu’ils sont liés à la mort[4], individuelle pour les “grands hommes”, comme la cérémonie prévue par la France pour l’assassinat de Jean Jaurès, ou collective, comme la commémoration de la bataille de la Marne.

 

Au fil des différentes lectures que nous avons effectuées, nous avons souhaité nous focaliser sur les commémorations organisées par l’État. Les commémorations peuvent être initiées par des entités politiques, religieuses, ou des particuliers. Néanmoins, l’État reste le principal initiateur des commémorations qui ont comme fonction essentielle de mettre à l’honneur un évènement donné pour la communauté nationale[5].

Les  États-Unis fêtent la Déclaration d’indépendance des treize colonies le 4 juillet 1776, la Belgique célèbre le 21 juillet 1830 ou encore la France commémore la prise de la Bastille et la Fête de la Fédération le 14 juillet 1789/1790.
Ces exemples de commémorations montrent ainsi des fêtes de l’unité nationale.

 

A cette unité nationale est liée une mémoire nationale[6]. Une question soulevée par ce concept est celle de la reconnaissance: de qui doit venir la reconnaissance, la réparation ou encore l’inscription dans la mémoire nationale ?
L’État est couramment placé dans une position équivoque, il est d’une part considéré comme responsable des préjudices commis et d’autre part chargé d’attribuer une juste réparation.

La situation en France est d’autant plus problématique car l’État subit une double critique dans sa démarche de bâtir un discours normatif et officiel du passé et dans le rôle qu’il joue dans la fragmentation des identités[7].

 

Le rassemblement national autour des commémorations et des hommages semble être un terreau fertile dans l’univers politique contemporain qui contribue à définir et à produire les identités et les légitimités politiques.

La France interrogera les citoyens en filigrane des évènements proposés: le citoyen Français du XXIème siècle est-il toujours prêt à mourir pour sa patrie ?[8]

Un travail est également fait par l’État autour du patrimoine qui joue un rôle capital lors de la commémoration de 1914.

En lisant les documents promulguant d’une part la commémoration en France et d’autre part en Flandre, nous avons constaté que les deux gouvernements étaient particulièrement sensibles à la mise en valeur de sites, de monuments et de ruines.
La dimension relative à la politique culturelle du patrimoine est indissociable de la commémoration si tant est que la France et la Belgique souhaitent voir classés de nombreux sites et paysages au patrimoine, mobilier et immatériel, mondial de l’UNESCO[9][10]

 

Un investissement financier et logistique important est effectué par les États dans le but de développer le tourisme et de stimuler les régions économiquement.

En France[11], les collectivités territoriales investissent pour développer le tourisme mémoriel local. Par exemple, le département de l’Aisne investit 8 millions d’euros pour les évènements qu’il prévoit.
D’autres pays sont également amenés à investir en France comme l’Australie qui débourse 6 millions d’euros pour aménager un véritable “chemin de mémoire” australien.

La Flandre[12] prévoit une enveloppe de 15  millions d’euros pour soutenir activement 44 projets et prévoit également une enveloppe de 5 millions d’euros pour soutenir des projets locaux et internationaux.

 

La Flandre et la France s’attendent à voir de nombreux touristes durant les commémorations et pensent que la mise en valeur des paysages ou des sites historiques contribuera à l’épanouissement touristique des régions. Les États misent donc sur le tourisme de mémoire[13].

 

La Guerre a laissé des traces visibles dans le paysage (cimetières, monuments,…).

La Flandre et la France souhaitent à travers les commémorations, la rénovation et l’aménagement de l’infrastructure des différents sites historiques et musées, rayonner de manière internationale.

On assiste au passage d’une conscience nationale unitaire vers le “réveil des pierres et des murs” ou “la revitalisation des paysages”[14]. Le patrimoine l’emporte sur le national.

La commémoration poussera à l’extrême le modèle de la commémoration patrimoniale où le local et le culturel seront mis à l’honneur.

La commémoration semble donc être un bon moyen pour attirer les regards étrangers des alliés et belligérants d’antan. Des partenariats entre les nations sont prévus, des cortèges et des commémorations transnationales aussi.

La Flandre a établi des conventions avec l’Australie et la Nouvelle Zélande notamment avec la Déclaration Flanders Fields[15] dont l’objectif est d’ancrer structurellement la commémoration de la première Guerre Mondiale, de délivrer un message de paix au monde entier par le biais de colloques internationaux, et de promouvoir la recherche scientifique.

Aujourd’hui, la commémoration se déroule aussi entre anciens ennemis. Différentes nations, différentes échelles, locale, nationale, mondiale, le tout de manière simultanée: La commémoration se trouve mondialisée (Développement mémoriel du Digger Australien, du tirailleur Sénégalais, du travailleur Chinois[16]).

 

Un point également important à soulever est le désir des gouvernement d’associer à la commémoration du Centenaire une dimension scientifique et pédagogique.

Premièrement le caractère scientifique permet d’appuyer et de légitimer les évènements en y associant, de manière internationale, le concours de spécialistes, de chercheurs et d’historiens. Cet aspect est matérialisé par plusieurs projets, citons entre autres la numérisation de plus de 500.000 documents destinés à être mis en ligne sur la bibliothèque européenne Europeana[17], l’évolution de la politique agricole en 1914-1918 et l’influence de la guerre sur celle-ci, une historiographie intégrée fondée sur une étude de la guerre d’Ouest en Est sous un angle holistique[18]. La dimension scientifique est toujours internationale, de nombreux partenariats sont prévus comme le montrent ces exemples ainsi que de nombreux colloques.

Secondement, le caractère pédagogique de la commémoration vise à toucher l’ensemble de la population.

La Flandre prévoit de créer du matériel pédagogique et éducatif pour l’enseignement secondaire. Les objectifs sont axés sur la durabilité et la compréhension du rôle des conflits, leur rôle de destruction ou de construction, et sur l’idée d’apprentissage de la paix et d’éducation à la commémoration[19].
La France vise à développer une réflexion pédagogique sur les relations franco-allemandes et  souhaite promouvoir des valeurs démocratiques, notamment par le biais de l’enseignement[20].

Si il semble plus explicitement décrit dans les programmes le rôle des systèmes scolaires qui sont les principaux moteurs de sensibilisation et d’éducation à la citoyenneté, la dimension pédagogique de la commémoration touchera l’ensemble de la population par l’intermédiaire de musées, de brochures, de livres, etc.

 

 

Nous avons pu distinguer différents types d’enjeux liés aux commémorations.

Les enjeux politiques où dans une société laïque, la commémoration joue de plus en plus le rôle d’une “religion civile”, permettant de réaliser un ciment entre les différents citoyens et de garantir sinon de légitimer ou de produire un sentiment d’unité et de cohésion nationale.

Dans le cas du Centenaire commémoré en Flandre, il apparaît une prédominance du sentiment de cohésion régionale ou communautaire.[21]

 

Les enjeux économiques et touristiques qui sont indissociablement liés à la commémoration. Les gouvernements comptent beaucoup sur le tourisme de mémoire pour rentabiliser leurs investissements dans l’aménagement, la rénovation et la mise en valeur des sites, monuments et paysages liés à la Grande Guerre. Ces enjeux se retrouvent à différents niveaux dont les objectifs visent des retombées financières et une stimulation de l’économie au niveau local, régional et national.

 

Les enjeux politiques internationaux ou de rayonnée internationale dont la commémoration permet un écho qui dépasse les frontières. La France et la Flandre tendent à élaborer une commémoration d’envergure internationale. Ce rayonnement promu par de nombreux partenariats et de nombreuses collaborations ainsi que par différents colloques ou des projets internationaux de recherche scientifique compte avoir des conséquences positives certaines dans les domaines économiques, touristiques, pédagogiques, scientifiques et culturels.

 

Les enjeux scientifiques sont également de la partie. La commémoration est l’occasion de développer des programmes de recherche de manière nationale et internationale qui contribueront à la rayonnée du pays et à la qualité de son enseignement voire à légitimer de manière scientifique les évènements en permettant aux chercheurs, aux historiens d’y prendre part.

 

Les enjeux pédagogiques sont aussi visés par le Centenaire. Directement liés aux enjeux politiques, aborder la Première Guerre Mondiale dans les classes est un moyen d’asseoir et de légitimer la cohésion nationale auprès des plus jeunes[22]. Un des buts principaux de l’école est rappelons-le de produire des citoyens responsables. L’enseignement de l’Histoire est pensé comme  une fonction patrimoniale ayant pour but de faire prendre à l’élève conscience de ses racines. L’élève qui “devient” citoyen y est vu comme responsable, capable de contribuer au développement d’une société démocratique, solidaire, pluraliste[23].

Les élèves sont donc plus que jamais ciblés par la mécanique des commémorations, d’une part par l’État par le biais de son système éducatif, d’autre part par l’actualité et l’envie potentielle de participer aux évènements.

 

Nous constatons par la lecture de ces différents enjeux qu’ils sont liés les uns aux autres, moteurs les uns des autres.
La commémoration est bien plus qu’une compilations d’évènements et d’hommages, elle permet de comprendre les différentes ruptures opérées par les hommes eux-mêmes dans leur histoire.

Commémorer c’est instaurer un corps politique, le légitimer, proclamer une unité.

Comme nous l’avons vu, l’objectif de la commémoration n’est pas juste d’affirmer la réalité d’une unité politique, c’est de la produire.

La commémoration pose les évènements fondateurs cette l’unité et fait partie des artifices qu’une société démocratique se donne force et unité[24].

 

Nous avons pu remarquer l’importance grandissante des commémorations durant la seconde moitié du vingtième siècle et l’importance grandissante de la mise en valeur du patrimoine. Pour paraphraser Pierre Nora, la commémoration donne lieu à une forme de patrimonialisation de l’histoire et d’une revitalisation du sentiment national. On assiste à la  transformation d’un nationalisme agressif en un nationalisme amoureux[25].

 

Le devoir de mémoire associé à la commémoration permet de manière non ostentatoire de promouvoir et de stimuler toute une série d’enjeux et d’aspects politiques, économiques, touristiques, pédagogiques, culturels et scientifiques.

 


Notes bibliographiques:

Sam Zylberberg

Historien ayant des accointances avec la sociologie, l'anthropologie, la démographie et beaucoup de choses en -ie ;)

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