Caricatures d’Obama par le Tea Party, vers le révisionnisme historique ?

Obama, son administration et sa politique à travers le prisme des médias : de la caricature au révisionnisme historique.

 

Founders’ Friday est une émission de télévision diffusée par la Fox, présenté par Glenn Beck, journaliste-éditorialiste de la chaîne Fox, chantre des valeurs conservatrices et figure emblématique du Tea Party[1] (pour afficher les notes en bas de page, veuillez cliquer ici).

L’émission se présente comme un show avec un public « interactif » et des invités.
Le décor du plateau comprend un ou plusieurs tableaux noirs, renvoyant directement au concept de la salle de classe ainsi que les figures de trois des pères fondateurs des États-Unis. Ces affiches sont réalisées « à la manière de » l’affiche utilisée durant la campagne présidentielle de 2008 par les démocrates pour soutenir Barack Obama : une affiche colorisée aux couleurs des Etats-Unis avec le mot hope présent sous le portrait d’Obama.

Les figures des pères fondateurs et les mots associés sont les suivants :Samuel Adams « faith » ; Georges Washington « hope » ; Benjamin Franklin « charity ».

FAIRY. S., « Barack Obama Hope Poster », 2008

FAIRY. S., « Barack Obama Hope Poster », 2008[2]

Décor de l'émission Founder's friday

Décor du plateau de l’émission Founder’s Friday[3]

Glenn Beck explique qu’il a « choisi d’associer [aux pères fondateurs] la foi, l’espoir et la charité. [Il a] pris Washington pour l’espoir parce que [il] essaye de montrer pourquoi l’espoir chez Obama ne fonctionne pas, parce qu’il s’agit d’un faux espoir. Il ne dit pas la vérité. »[4]

 

Les principaux points abordés dans ses émissions sont l’Autre Histoire des Etats-Unis; l’Islam et ses dangers pour le « monde libre » ; les dérives du parti démocrate, en remontant aussi loin que possible dans les réformes adoptées sous des gouvernements démocrates ; l’administration Obama (mise également en cause via les tacles répétés aux réformes ou aux hommes politiques démocrates pré-Obama), etc.

La dynamique de l’émission est basée autour de l’idée d’apprendre et d’éduquer les américains à la « vraie » politique et à la « vraie » histoire, celle qui n’est pas dite. Glenn Beck prend à parti son public, utilise à chaque émission un ou plusieurs tableaux pour expliquer sa vision de l’histoire et de la politique. Il pose des questions à la manière d’un professeur mais ressemble plus à un prédicateur car il donne la réponse.

« Qui pensait il y a un an que le New Deal a sauvé l’Amérique ? » (des bras se lèvent)[5].
« Qui aujourd’hui, après avoir appris pense toujours que le New Deal a sauvé l’Amérique ? »
Entre la salle de classe et le quiz ludique, il ne donne pas plus d’explications et se contente d’expliquer que la Grande Dépression était appelée par le reste du monde « juste une dépression » et qu’elle n’était pas « Great ».

Beck marque une forte opposition à la politique du New Deal et également à Franklin D. Roosevelt, qui selon lui, ont créé le chômage et plus de misère que n’ont aidé l’Amérique à se remettre de la Grande Dépression. Il est toujours intéressant de remarquer qu’il ne développe pas ou très peu ses arguments, se contentant de mimiques, de gestes théâtraux et de parodies.
Le professeur-prédicateur Beck, enseigne sa vision de l’Histoire, simplifiée, en minimisant ou en niant les éléments qui ne cadrent pas avec son idée. Il revoit et rectifie l’Histoire dans son studio-classe.
Beck s’appuie sur les sentiments et les émotions que peuvent ressentir les foules afin de faire passer ses opinions et de délivrer ses messages.

Ainsi pour exposer les dérives et les dangers de l’Islam, il montre un extrait de vidéo de l’ancien président démocrate Jimmy Carter datée du 15 février 2011, projetée dans l’émission du 17 février 2011 (on distingue des coupures, il y a eu vraisemblablement un montage pour condenser les propos de l’ancien président). Carter exprime son point de vue sur la Syrie, notamment en indiquant que selon lui les syriens ressentent un « désir de liberté et de vraie démocratie, d’établir un gouvernement séculier et non religieux »[6].

Le présentateur-prédicateur fait le pitre durant les propos de Carter et se confie à la caméra en disant qu’il n’y aurait pas assez de Jack Daniels sur terre pour être aussi ivre que Carter en tenant de tels propos.

Il est intéressant de voir le processus opéré par Beck lors de cet extrait sur l’Islam. Nous pouvons distinguer trois champs d’action. Tout d’abord, il stimule l’islamophobie et la peur de l’immigration musulmane auprès de son public.
En schématisant le « Nouvel Ordre Mondial » sur son tableau de classe, il nous apprend que l’Islam formera les United Islamic Nations, basées sur l’omniprésence des mosquées et de la religion.
Ensuite, il propose de visionner un extrait d’interview de Jimmy Carter qui expose sa vision des révolutions arabes et de la situation au Liban et en Syrie. En présentant une figure démocrate, il renvoie de facto à l’administration Obama sans avoir à en parler directement. En attaquant directement Carter et en le ridiculisant (personne ivre, et peut-être même sénile), il ridiculise les positions du président démocrate actuel.
Enfin, il conclut après avoir discrédité Carter, et  propose un extrait du quotidien allemand Der Spiegel (ne mentionnant ni la date, ni le titre de l’article) citant les propos de Youssef al-Qaradâwî qu’il présente comme le neuvième musulman le plus influent sur terre, prêt à prendre les armes lui-même contre Israël et invitant quiconque à le faire.

Il est intéressant de voir l’arborescence de la présentation de Glenn Beck. Le lien entre les différents points abordés lors de son émission, c’est lui. Il établit la liaison entre le « Nouvel Ordre Mondial » et Jimmy Carter parlant des musulmans, ensuite il le discrédite et conclut en stimulant la crainte d’une attaque envers Israël.

Les exemples peuvent se multiplier tant le show est prolifique. Citons entre autres la diabolisation de Franklin D. Roosevelt, présenté comme un communiste, présent dans de nombreux numéros, plus particulièrement de sa politique du New Deal ; la glorification du sénateur Joseph McCarthy au rang de héros national ; les multiples critiques de l’administration Obama.

Les références conservatrices qui sont légion dans son émission de télévision et les renvois aux pères fondateurs omniprésents (décor et citations la plupart du temps) font vibrer la corde de l’identité nationale et du patriotisme.
Les connotations raciales (blanches) et religieuses (chrétiennes) sont des déterminants puissants de l’identité nationale pour de nombreux Tea Partiers[7]. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que la question « Who is an American ? », sous-entendu « Who is a real American ?» est une question récurrente dans les débats relatifs à l’identité nationale au sein du Tea Party[8].

Obama est un musulman qui se cache, un africain qui ment

Les tergiversations autour des dangers de l’Islam et de l’immigration musulmane présentes dans les discours des membres du Tea Party, sur le site internet[9] de différentes organisations partisanes ou encore dans les émissions de télévision de Glenn Beck ou de radio de Rush Limbaugh[10], renvoient également à la polémique qui a défrayé la chronique quant à la nationalité de Barack Obama.
L’impact de la média-sphère sur l’opinion des partisans du Tea Party est non négligeable. Lesquels voient en Obama un musulman, non américain et donc ennemi de l’Amérique. Obama fut contraint de faire la publicité de son certificat de naissance afin d’endiguer les passions. Cependant, le sentiment qu’il n’est pas un vrai américain mais plutôt un “africain qui ment” est encore partagé au sein des différentes organisations du Tea Party[11].

 

LIMBAUGH. R. « Porkulus »

Barack Obama caricaturé par Limbaugh en “Porkulus”[13]


Porkulus[12] est un terme popularisé par Rush Limbaugh,
associé aux mouvements « anti-pork » qui fleurissent dès février 2009 pour s’opposer aux dépenses et aux taxes imposées par l’administration Obama lors de
l’application American Recovery and Reinvestment Act (ARRA) ou Stimulus Bill pour relancer/stimuler l’économie du pays. Les teapartiers opposés aux dépenses et aux taxes voient dans l’ARRA un porc gras (enrichi) par les taxes et crasseux de dépenses.

Le détournement photo présenté ci-dessus provient du site de Rush Limbaugh où il figure Obama en une sorte de guerrier romain (la consonance en « us » de Porkulus s’y prête bien) chevauchant un porc avec pour toile de fond la Maison Blanche. En adjoignant un porc à Obama, les notions abjectes et de dégoût sont évidentes. Le porc a une réputation de goinfre, d’omnivore. Pour le faire grossir, on l’engraisse (ici, par les taxes).

Dans cette caricature et compte tenu du contexte, nous pouvons imaginer que l’engraissement du porc se fait au détriment d’un tiers (la classe moyenne). Ce montage véhicule une image parasitaire de l’animal (et du président). Le porc engraissé stigmatise celui qui « mange » le budget américain, qui ôte la nourriture de la bouche du peuple.

Le porc, est utilisé dans ce cas-ci pour véhiculer le sentiment dégoût auprès du public et également pour salir et animaliser Obama.

Ces sentiments sont également partagés dans les publications répondant au nom de « Tea Party Comix». Il s’agit d’illustrations sous forme de bande dessinée qui sont parues entre 2009 et 2010.

Obama dans le "Tea Party Comix"

Obama dans le “Tea Party Comix”[14]

Les exemples que nous avons choisi pour illustrer le propos représentent une caricature raciste de Barack Obama où les traits « négroïdes » sont fort accentués. Il est présenté comme un personnage habillé « à la musulmane » ayant ruiné l’Amérique (voir les affiches des magasins à remettre au second plan). Le concept de cette bande dessinée est de ridiculiser et de dénoncer du point de vue du Tea Party, l’administration Obama, ses réformes et ses réponses à la crise économique en le caricaturant et en lui prêtant  les traits d’un super héros populaire (Spider-Man, Iron-Man, Flash Gordon,…) ou en le mettant en situation conflictuelle avec une figure de fiction (Obama se faisant frapper par Popeye le marin, combattant Tarzan ou se faisant écarteler par Hulk).

Les caricatures du Tea Party Comix montrent un Obama trop noir pour être un vrai américain, un sauvage dont le certificat de naissance est douteux, proche des riches, responsable de la faillite du pays et de la classe moyenne qui travaille ou a perdu son travail, accablant la petite bourgeoisie d’impôts[15].
En diabolisant Obama, il est associé à un étranger, menaçant porteur de valeurs contraires à celles des États-Unis. Il s’agit d’un processus visant à décrédibiliser la stature du président dont la légitimité est remise en question par le Tea Party[16].

Ces caricatures s’inscrivent dans un double mouvement discursif d’une Amérique post-raciale.
Prenons l’exemple de la réforme du système de santé américain[17]. Suite au souhait de l’administration Obama de généraliser la sécurité sociale à « presque » tous, il y eut un fort élan réactionnaire, populaire et populiste opposé au gouvernement fédéral. La virulence du Tea Party s’est exprimée lors des manifestations[18] de mars 2010 qui avaient pour but de peser sur la position des membres du Congrès en espérant le retour vers une Amérique plus traditionnelle.

Les slogans tels que « Take Back America » étaient scandés dans la foule. La connotation raciale sous-entendue dans ces propos est sensible et reflète le malaise d’une partie de la population blanche qui manifestera sous la houlette d’un nationalisme agressif en septembre 2010 sous les slogans « Don’t tax me bro ! » ou «  It’s 1939, Germany all over again ».
Le Tea Party choisit de manière résolue de politiser la question raciale au travers de sujets spécifiques et acceptables.
Le 4 novembre 2008 a marqué l’avènement du premier président noir et d’une Amérique post-raciale dans laquelle le concept même de race aurait perdu toute signification[19].

Le discours du Tea Party est celui de la nostalgie d’un pays pré-Obama tandis que le discours de la nouvelle élite politique noire se veut débarrassé d’une conception temporelle de la question raciale.
Une partie des conservateurs persévère dans le souhait de mener une politique raciale.

Par exemple, Sarah Palin, républicaine, gouverneure de l’Alaska et colistière de John Mc Cain lors des élections présidentielles de 2008 utilisa à son avantage l’argument post-racial : en ayant élu le premier président noir, l’Amérique est entrée de fait dans une société post-raciale[20].
Pour Palin, il s’agit avant tout de brouiller les pistes, mais dans les faits, la politique teapartiesque est teintée de racisme et de nationalisme ethnique « blanc » qui exclut de la conception de la citoyenneté tous ceux qui ne sont pas de vrais américains dont ceux qui sont nés de parents ayant immigré aux États-Unis ne provenant pas d’un pays chrétien, l’ensemble des mulsulmans et des communistes[21].

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Notes bibliographiques:

Sam Zylberberg

Historien ayant des accointances avec la sociologie, l'anthropologie, la démographie et beaucoup de choses en -ie ;)

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